S01E09 – De la photographie 2.0 : Et si c’était vous ? par Marc Melki

by | Arts et Littératures

En 2012, Exils Intra-Muros est un objet.
L’objet d’un mail d’alerte envoyé à mes contacts presse.
À Paris des familles, roms pour la plupart (mais qu’importe), vivent et dorment dans la rue.
La Mairie de Paris parait débordée, l’Etat aux abonnés absents.
Dans les faits, aucune prise en charge concrète, des mini campements s’installent ici ou là, une
saison puis deux … Les enfants ne sont pas scolarisés, s’abritent avec leurs parents dans des
cabines téléphoniques qui font office de chambres …
140 000 sans abri sont recensés en France, 20 000 vivent dans des bidonvilles,
5000 en situation de rue chaque soir rien qu’à Paris, dont 500 enfants.
Un cauchemar républicain. Le triptyque égalité, liberté, fraternité, est terriblement mis à mal.
C’est une faillite morale, sociétale, sanitaire et économique.
Durant ces deux longues années je continue à photographier, à publier dans la presse et sur les
réseaux sociaux, à témoigner quotidiennement de l’insupportable, de l’indifférence.
Les vagues migratoires se succèdent, l’extrême pauvreté est palpable à tous les coins de rue.

A bout de souffle, usé par la répétition des mêmes images de détresse dans la ville ou à ses
portes, je travaille sur ma colère et passe à l’action en juin 2014. Je décide d’inverser les rôles.
Et si c’était nous un jour, qui nous retrouvions à la rue, désœuvrés, en fuite ou persécutés ?

Pour sensibiliser l’opinion et les pouvoirs publics, des personnalités (près de 100 aujourd’hui !) ont
accepté d’expérimenter ce sentiment d’invisibilité qui touche tous les sans-abri : migrants intra ou
extra-communautaires qui ont fui la guerre, les discriminations ou la misère, comme ceux qui ici
trébuchent et se retrouvent à la rue. Elles prennent la pose et la parole.
Je fabrique des remakes photographiques à partir des images de reportages que j’ai moi-même
réalisées. Pour ces portraits, besoin d’aucun maquillage ni de “dress code”,
juste quelques cartons et des vieilles couvertures. Une photographie accompagnée d’un texte écrit
par le sujet photographié, toujours porteur du même message : “Nous demandons un
hébergement digne pour toutes les personnes sans-abri, quelle que soit leur origine !”
L’action photographique, collective et solidaire Et si c’était vous ?, une chaine solidaire se crée.

Une photographie collective comme une urgence de fraternité, comme une lettre ouverte à nos
élus, à notre gouvernement, à notre président de la République. En France en 2018, des
personnes seules, des mineurs isolés, des familles vivent et dorment dans la rue ou dans des
bidonvilles.
Des associations, des bénévoles, des citoyens indignés font ce qu’ils peuvent pour leur venir en
aide. Le115 du Samu Social est débordé, les centres d’hébergement sont saturés, les évacuations
à répétition ne font que jeter à nouveau à la rue des personnes sans abri ou les renvoyer dans
d’autres bidonvilles, les enfants sont à nouveau déscolarisés.
Ces solutions précaires coûtent extrêmement cher à l’État, mais ne règlent rien sur le fond.
Il est temps que l’extrême pauvreté soit la priorité des politiques en France comme en Europe.
Faire dormir les uns afin de réveiller les autres. Empathie, fraternité, humanité.

Nous le répétons haut et fort : laisser des personnes vivre dans la rue ou dans des bidonvilles non
seulement les prive de leurs droits fondamentaux, mais renforce la stigmatisation à leur égard, les
expose aux manifestations de rejet et favorise la montée des populismes.
Il est inadmissible que dans notre pays des enfants dorment sur les trottoirs, dans des bidonvilles,
ne soient pas scolarisés.

Marc Melki fondateur du collectif Exils Intra-Muros et de l’action collective Et si c’était vous ?
Le livre du même nom est publié aux éditions Actes Sud, tous les bénéfices sont reversés à
l’association Droits d’Urgence.

Marc Melki